Réaction: chute libre

Menara.ma / Omar Benomar
13.09.2012
11h47
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Route qui mène au col de Tichka | Almaouja.com (Photo: Abdellah Azizi)
Route qui mène au col de Tichka
Voici la réaction d'un lecteur de Menara à l'horrible accident de Tichka qui causé la mort de 43 personnes, le 4 septembre dernier

C’est mon histoire que je vais vous raconter. L’histoire d’un homme qui tombe du haut d’une falaise de 113 mètres d’altitude. Au fur et à mesure de ma chute, je me répète sans cesse pour me rassurer : « Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien… » Malheureusement, le plus important ce n’est pas la chute. C’est l’atterrissage qui compte.

Ma chute à moi, dont j’ai vécu chaque fraction de seconde écoulée comme une éternité et chaque millimètre de plongée comme un long voyage sans fin, a duré, pour être précis, une minute et cinquante trois secondes. 113 secondes en tout. Mathématiquement parlant, je tombais à une vitesse d’un mètre par seconde, en moyenne.

La seconde s-113 : La première seconde de terreur, c’est le cri assourdissant des femmes et enfants qui me réveille de mon sommeil profond.

s-112 : La deuxième seconde, je sens une force qui me tire par mes entrailles vers le bas à une allure monstrueuse. À cet instant précis, une seule loi règne, c’est la loi de la physique imposée par la nature : l’attraction terrestre.

s-111 : Je réalise, finalement, que je suis en chute libre ! Une chute sans fin dans une nuit sans fond, voilà l'enfer… Je suis privé de toute force, abandonné seul dans ce sentiment de faiblesse ; le trou noir qui m’absorbe totalement, l’envie de crier à haute voix me saisit.

s-110 : Jusqu’ici tout va bien...

Un « carnet de vol » de mes souffrances pour chaque pulsation de mon cœur, seconde par seconde, mètre par mètre, si j’ai la force de le mener jusqu’au moment où il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire inachevée, mais aussi complète que possible, de mes sensations, ne portera-t-elle pas avec elle un grand et profond enseignement ?

Tous ceux qui apprendront la nouvelle de ma mort et de celle des autres, se sont-ils jamais seulement arrêtés à cette idée poignante que dans l’autre qu’ils rejettent, il y a une âme qui a aussi envie de vivre pleinement sa vie comme eux et qui n’est pas faite seulement pour souffrir ?

Non. Ils ne voient, depuis leur vue de haut et de loin, dans tout cela que la chute verticale d’un autocar, et pensent sans doute que, pour la victime que je suis, il n’y a rien avant et rien après…
s-99 : Jusqu’ici tout va bien...

Mon histoire est l’histoire d’un voyage comme les autres, un autocar plein d’inconnus, reliant Zagora à Marrakech.
Parmi nous, une très jeune fille ordinaire devenue « femme » de ménage chez une famille nombreuse. Elle s’en va rejoindre son travail pour déshypothéquer la terre de son père qui répétait sans cesse « un homme sans terre n’est pas un homme… » Elle est obligée de retourner travailler, malgré les attouchements nocturnes de l’un de leurs adolescents… Son père disait aussi « un homme sans honneur n’est pas un homme » !!!

Parmi nous, un soldat qui a deux jours d’autorisation de visite, a hâte de revoir sa femme et ses enfants, de les prendre dans ses bras et de les serrer de toute ses forces, après onze longs mois d’absence et de manque de tendresse.

Parmi nous, une future mère célibataire. Elle a perdu les traces de son amant, et de son chemin à elle aussi.

Parmi nous, un médecin-élève, assoiffé de savoir et de vengeance, quitte son village et ses parents dans l’espoir qu’un jour viendra où il sera de retour pour soigner lui-même les habitants de ce coin perdu au milieu de nulle part, délaissé dans l’oubli.

Parmi nous, un homme plutôt ordinaire, un homme terre à terre, a laissé derrière lui une mère, une femme et une petite fille de trois ans. Ainsi, après sa mort, il laissera trois femmes sans fils, sans mari, sans père ; trois orphelines de différentes espèces, trois veuves de la route.
Et bien sûr, parmi eux, il y a moi, l’homme qui avait perdu la foi… Avant l’accident, je ne croyais plus à la vie. J’avais tout perdu, ou tout abandonné car là où je suis, je ne vois plus la différence.

Pendant cette chute, ma foi me revient, finalement j’ai trouvé une nouvelle raison d’être. Je crains fort que ça soit un peu trop tard…
Car, je me rappelle l’avoir lu dans je ne sais quels vers de Shakespeare où il n’y avait que cela de bon à retenir « une chute profonde mène souvent vers le grand bonheur ». Qu’y a-t-il donc de si semblable à ma situation?

s-55 : Jusqu’ici tout va bien...

S’attendre au meilleur et au pire, à quelque chose de pire que la chute, tout en tombant, c’était un peu la conception que j’avais de la vie. Cette même vie si fine qu’elle pourrait se glisser sous une porte en silence… Si l’on regarde les choses de prés, la vie n’est rien d’autre qu’une chute horizontale ?
Oui, la vie est une chute horizontale !

- Combien croyez-vous qu'il y ait dans ce pays, à cet instant, de personnes qui, comme moi, sont en chute libre ?

- Voyons la chose de près : si nous excluons les nourrissons abandonnés sur les trottoirs et qui attendent une nouvelle maman, les filles des rues qui se vendent ou se louent et qui attendent leur deuxième chance, jurant de la saisir cette fois et ne rien laisser au hasard, les veilles veuves qui n’ont rien mangé depuis ce matin, faute d’argent ou de santé, et qui attendent désespérément la mort qui ne vient jamais, les vierges qui soupirent, et qui voient le train de leur vie passer à toute allure devant leurs yeux, mais qui décident malgré tout d’attendre le train suivant ;combien d’hommes et de femmes revivront cette nuit cette chute libre qu'ils n’ont pas choisi? Combien de personnes qui se donnent à cette chute sans autre raison que celle de ne pouvoir faire autrement ? Qui sait, peut-être n'y a-t-il qu'une personne, cette nuit, peut-être n'y a-t-il que moi. Pourquoi moi, direz-vous?

s-33 : Jusqu’ici tout va bien...
Je tombe, je vois passer des formes terrifiées, des bouches ouvertes, des fronts coulant de sueur, des visages horribles, des mains qui ne peuvent plus atteindre les genoux.
Je tombe, j’entends le bruit d’os d’enfants qui craquent, des crânes qui s’écrasent, des corps qui tombent comme des mouches, le bruit grinçant des ongles qui griffent les rochers en vain…

s-11 : Jusqu’ici tout va bien...
Puis on ne voit plus rien. Tout s'efface en s’éloignant. Je n’entends même pas le cri que je pousse moi-même… J’ai levé au ciel mes yeux, admiré les étoiles luisantes afin de me distraire de l’horrible collision qui m’attend les bras ouverts tout en bas. Ensuite, j’ai fermé les yeux, et j’ai tâché d’oublier le présent, prêt à m'abandonner sans frayeur aux éblouissements du passé.
Les souvenirs de mon enfance me reviennent un à un, doux et calmes. Je me revois enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, criant avec mes copains de classe dans la grande cour de l’école.
Quatre ans plus tard, m’y voilà encore, toujours enfant, mais déjà passionné. Je vois maintenant cette jeune fille dans le coin solitaire de ma vie. La petite berbère, avec ses grands yeux et ses longs cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses. On jouait ensemble en tant qu’enfants du même âge, et non du même sexe… Je me demande: a-t-elle seulement existé? Était-elle autre chose que le fruit de mes obsessions d’adolescent prématuré? Si seulement je pouvais tout recommencer !
J’adore les commencements parce que rien n’est encore arrivé, on est dans l’attente, l’optimisme est dans l’air, la confiance règne…
Qu’en est-il des fins ? Je déteste les fins car on sait tout. Qu’elle soit une fin heureuse ou non, c’est toujours la fin …

s-1 : Jusqu’ici tout va bien...
La seconde zéro :
Je ne sens plus rien, pas un vent, pas un bruit, pas un souffle… la mort, la fin, rien, pas même le bruit de ma chute affreuse… Je suis calme maintenant. Tout est fini, mal fini, bien que je sois sorti de mon horrible anxiété. Je sens ma raison qui vacille et ma mémoire qui se brouille.
Le froid du sol me pénètre lentement, la chaleur de mon sang me réconforte. Jamais autant de sang n’a jailli de mon corps comme ça.
Je ne sens plus mon corps !
Est-ce que vous avez déjà eu envie de partir ?
Est-ce que vous avez déjà eu envie de rester ?
Partir ou rester ?

Partir ou rester ?

Partir… ou… ?
Je crois que je vais partir car la vie et moi, on s’est marié beaucoup trop jeunes.
« Ô Vivants, tomber, tomber, et tomber, sans connaître où l'on va, sans savoir où les autres s'en vont ! Une chute sans fin dans une nuit sans fond, voilà l'enfer » Victor Hugo.

 

Par Omar Benomar
 

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