Surveillance et confidentialité : la mainmise d'une économie numérique tentaculaire

Surveillance et confidentialité : la mainmise d'une économie numérique tentaculaire

Crédit photo : Pixabay

A force d’utiliser le numérique et Internet, y compris les réseaux sociaux, nous entrons de plain-pied dans une ère nouvelle de la connaissance aux horizons illimitées, mais, dans la même mesure, on est pris au piège d’être surveillé et dirigé en permanence, piège qu’on a nous-même, involontairement, mis en place et veillé à le bien resserrer autour de nous grâce à l’utilisation illimitée de ces technologies, au point que nos comportements deviennent aujourd’hui une marchandise lucrative.

A mesure que nous distribuons nos données personnelles, à coup d’accès fréquents et de « séjours » prolongés dans le monde virtuel à travers les réseaux sociaux, l’étau se resserre autour de nous et notre champ de liberté se rétrécit ou devient négligeable, notre vie privée devenant peu à peu publique et une porte ouverte sur les tréfonds de notre intimité.

Quand la consommation devient une finalité

Dans cette logique ultra-marchande, l’individu n’est que ce qu’il consomme à présent, et ce qu’il entend de le faire davantage à l’avenir, jusqu’à ce qu’il cède volontairement à la machine tentaculaire de l’économie numérique qui crée de nouvelles envies. La liberté n’est que pure illusion dans cette nouvelle ère du marketing qui ne se contente pas de répondre aux besoins usuels de consommation, mais en crée d’autres de plus en plus superflus, qui font que l’individu devient un esclave dans un cercle vicieux de la consommation.

Les chercheurs pensent que la révolution numérique et les nouvelles technologies ne sont rien d’autre qu’une nouvelle ère du capitalisme qui non seulement crée le besoin pour des biens futiles, mais pénètre dans notre vie privée pour capturer toutes nos tendances et les diriger vers l’acquisition des produits qui font multiplier les revenus des maîtres de ces technologies. Pis encore, la technologie peut s’imposer pour devenir, à grande échelle, un fabricant par la force et l’action de ces tendances, notamment à la lumière de la pandémie du coronavirus, au cours de laquelle le monde virtuel est devenu une alternative au monde réel habité par les risques et les peurs d’infection.

Résultat évident, cette tendance destinée à déposséder l’individu de sa plus grande intimité, le rend fragile à la portée de vents étroitement contrôlés et dirigés qui non seulement avalent ce qu’il y a dans sa poche, mais adaptent aussi sa pensée, son esprit et son goût, le transformant en une entité en perte de volonté et dont la réaction est largement prévisible.

A mesure que s’aggrave la subjugation des masses obsédées par un monde contrôlé par les nouvelles technologies, lesquelles sont prédestinées pour servir le capitalisme sauvage, elles auront volontairement signé leur adhésion inconditionnelle à un monde semblable à celui que George Orwell avait prédit, dans son roman « 1984 », où les caméras de surveillance espionnent les gens et les outils de propagande dictent les normes de conduite.

La « gratuité » des services comme appât

Pouvez-vous partager avec nous votre position géographique ? En cliquant sur la réponse, la question suivante nous propose: Pouvez-vous partager les numéros de téléphone de vos contacts ? Ensuite on passe à ce qui est plus privé : Autorisez-vous l’application à accéder à votre galerie de photos? Au final, toutes vos données peuvent être capturées et stockées. C’est vraiment le prix que vous payez en termes de vie privée chaque fois que vous souhaitez discuter ou vous déplacer dans un espace virtuel. Que vous ayez donné ou refusé l’approbation, vous êtes sous supervision, votre vie privée, votre liberté et vos convictions sont violées, et vous vous retrouvez orienté, indépendamment de votre volonté, là où vous n’aviez pas l’intention d’aller.

Dans le cadre du mécanisme de consolidation de l’emprise de l’économie numérique, et au cœur du débat ayant marqué l’intention de l’application de messagerie instantanée gratuite WhatsApp d’imposer des conditions supplémentaires visant, selon certaines observateurs, à violer davantage la vie privée de ses abonnés, le jeu de la « gratuité » se révèle être un leurre.

Selon cette logique, cette « gratuité » n’est qu’un appât pour répondre au besoin de cette application, dont les services, et bien d’autres, sont devenus addictifs pour la plupart de ses utilisateurs, au point de devenir un exutoire social.

En conséquence, la navigation dans un monde virtuel illimité, avec toutes les connaissances et les divertissements qu’il fournit, n’est plus un luxe moderne mais un besoin indispensable. De plus, il devient comme une épée de censure qui éclipse la liberté de l’individu, car ce dernier et les données contenues dans son téléphone mobile se transforment en une marchandise offerte à qui veut acheter.

En effet, l’application WhatsApp, qui sous la pression de ses utilisateurs, a repoussé de trois mois l’application de la nouvelle politique de confidentialité, admet qu’elle cherchait à générer des revenus en permettant aux annonceurs de communiquer avec ses clients, voire de vendre leurs produits directement via la plateforme, notant que ces changements visent à faciliter l’intégration de l’application dans les services de la société mère « Facebook », qui adopte déjà cette politique.

WhatsApp a, ainsi, confirmé que les changements inclus dans la mise à jour concernent uniquement « l’échange de messages pour les activités commerciales », chose qui renforcera, selon l’application, la transparence concernant la manière dont l’entreprise collecte et utilise les données, soulignant qu’après le 8 février, la date précédemment annoncée pour l’entrée en vigueur des conditions, l’utilisateur devrait accepter les nouvelles conditions de confidentialité pour utiliser l’application.

Cybersécurité et violation de la vie privée

La puissance de communication créée par le cyberespace à plusieurs niveaux, les possibilités qu’il offre pour un stockage et une circulation illimités de données, d’informations, de biens et de services, et les capacités d’innovation dont il a fait preuve, outre les opportunités de diversification et de développement des activités de production et des performances dans plusieurs domaines, placent le cyberespace au sommet des technologies modernes.

Mais en dépit de ses avantages innombrables, ses inconvénients sont aussi considérables. Il s’agit d’une arme à double tranchant. Parmi ses aspects négatifs figurent notamment la chute de l’économie traditionnelle, le piratage des systèmes de sécurité d’information et la violation de la vie privée, ce qui soulève les soupçons et met en question la révolution numérique.

Face à cette montée inquiétante de la peur de la violation de la vie privée et le trafic des données personnelles, qui a engendré une crise de confiance entre les individus et les parties responsables des services numériques, diverses entités, dont les entreprises, les banques et les institutions étatiques, ont lancé une guerre sans relâche pour lutter contre ces menaces, en raison du haut niveau de précision atteint dans les techniques de piratage des systèmes d’information et des données, qui ont été incluses eu égard à leurs conséquences, dans la catégorie des actes qualifiés de « terroristes ».

Selon certains analystes, la situation s’aggravera davantage avec « l’émergence du réseau mobile de cinquième génération et l’élargissement de la diffusion des techniques de l’intelligence artificielle et des technologies informatiques ».

L’ère du capitalisme de surveillance

L’ouvrage « L’Âge du capitalisme de surveillance » de Shoshana Zuboff, professeure émérite à la Harvard Business School et professeure associée à la Harvard Law School, de l’avis de plusieurs analystes, décortique bien la logique économique du capitalisme de surveillance et lève le voile sur la facette cachée des nouvelles technologies.

Objets connectés, cookies, publicités ciblées… Nos données personnelles, initialement collectées pour fluidifier la navigation sur Internet, améliorer ou simplifier les services sont désormais revendues par les géants du Web qui en ont fait leur fonds de commerce. La data est devenue l’or noir de l’économie numérique. Dans cet ouvrage retentissant, immense succès critique et commercial aux Etats-Unis, Shoshana Zuboff ne se contente pas de dénoncer un système. Elle nomme, comme Weber ou Arendt avant elle, le « sans précédent » de notre époque : car nous n’avons ni outils, ni concepts, ni expérience pour nous protéger. Le capitalisme de surveillance menace autant notre libre arbitre.

En effet, les géants du web, ne cherchent plus seulement à capter toutes nos données, mais à orienter, modifier et conditionner tous nos comportements : notre vie sociale, nos émotions, nos pensées, nos orientations politiques… En un mot, décider à notre place….

 

 

MAP / Zhor Saih